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Les Poètes de 'Ukaz
La Sira du Prophète ﷺJahiliyya

Les Poètes de 'Ukaz

Le marché de 'Ukaz (سوق عكاظ) était l’un des marchés les plus importants de l’époque de la jahiliyya (la période d’ignorance antérieure à l’Islam). Il était situé à proximité de Ta’if. Ce lieu de commerce renommé, qui se tenait chaque année durant le mois sacré de Dhu al-Qa’dah, période durant laquelle la guerre était interdite, était connu non seulement comme centre commercial, mais surtout comme le coeur de la tradition poétique arabe. Cette tradition est essentielle pour comprendre le prodige linguistique (i’jaz) du Coran.

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Les Arabes, maîtres du langage

Les Arabes de l’époque de la jahiliyya se distinguaient par leur maîtrise extraordinaire de la langue et de la poésie. Dans une société où les textes écrits étaient rares, la capacité à s’exprimer avec éloquence et à composer des vers était considérée comme la forme la plus élevée de l’excellence humaine. Le marché de 'Ukaz constituait la scène où les meilleurs parmi les meilleurs pouvaient démontrer leur virtuosité linguistique.

Ce qui rendait cette maîtrise du langage si remarquable :

  • Une richesse lexicale sans précédent : la langue arabe de cette époque possédait une diversité lexicale stupéfiante. Il existait par exemple des dizaines de mots pour désigner le “chameau” ou l’“épée”, chacun portant des nuances de sens subtiles.
  • Une complexité métrique : la poésie arabe suivait des schémas métriques rigoureux qui exigeaient une maîtrise hors du commun.
  • Un talent pour l’improvisation : les plus grands poètes pouvaient composer sur le champ des vers complexes répondant aux conventions poétiques les plus strictes.

La poésie comme arme sociale

Au marché de 'Ukaz, il apparaissait clairement que la poésie n’était pas simplement un art, mais un puissant instrument social dont les effets pouvaient se répercuter sur des tribus entières :

  • Elle servait à ridiculiser des tribus rivales.
  • La puissance de la poésie comme arme sociale ne se manifestait nulle part avec autant d’évidence que dans la hija’ (poésie satirique). Un poète habile pouvait, par ses mots, couvrir une tribu rivale d’un tel opprobre que les conséquences se faisaient sentir pendant des générations.

Un exemple célèbre est celui de la poésie d’Al-Hutay’a, dont la satire cinglante était si dévastatrice que les tribus visées changeaient parfois de nom ou se scindaient pour échapper au déshonneur. Dans un cas fameux, il composa des vers sur les Banu Anf al-Naqa (littéralement “la tribu du nez de chamelle”) qui étaient si humiliants que la tribu avait honte d’être associée à “leur nez”. Le poète Jarir porta une attaque si avilissante contre la tribu des Banu Numayr que ses membres rougissaient d’avouer leur appartenance à celle-ci. Ses vers “Baisse les yeux de honte, car tu es des Numayr” devinrent si influents qu’ils s’érigèrent en proverbe.

La poésie dans la guerre

Durant la tristement célèbre guerre de Dahis et d’Al-Ghabra, long conflit opposant les tribus des Abs et des Dhubyan, les poètes jouèrent un rôle crucial en attisant les hostilités et en perpétuant le combat. Le poète Antarah ibn Shaddad galvanisait les guerriers par ses vers, tandis que le poète Zuhayr ibn Abi Sulma devint plus tard célèbre pour ses poèmes appelant à la paix.

Lors de la bataille de Bu’ath, qui opposa les tribus des Aws et des Khazraj (avant la venue de l’Islam à Médine), les poètes composèrent des vers qui non seulement célébraient les victoires, mais creusaient aussi les plaies de la défaite, rendant la paix presque impossible jusqu’à la venue du Prophète ﷺ. La poésie ne servait pas seulement à relater les batailles ; elle constituait également une guerre psychologique capable de galvaniser ou d’anéantir le moral des troupes.

Le prodige linguistique (i’jaz) du Coran en contexte

C’est sur ce fond de maîtrise linguistique et de raffinement poétique sans précédent que se produisit la révélation du Coran. Le concept de l’i’jaz linguistique, l’inimitabilité du Coran, ne prend sa pleine signification que lorsque l’on comprend à quel point la barre était placée haut dans la société arabe.

Le Coran comme défi linguistique

Lorsque le Coran fut révélé au Prophète ﷺ, qui n’était lui-même ni poète ni orateur reconnu, il contenait un défi explicite adressé aux meilleurs maîtres de la langue arabe.

وَإِن كُنتُمْ فِى رَيْبٍۢ مِّمَّا نَزَّلْنَا عَلَىٰ عَبْدِنَا فَأْتُوا۟ بِسُورَةٍۢ مِّن مِّثْلِهِۦ وَٱدْعُوا۟ شُهَدَآءَكُم مِّن دُونِ ٱللَّهِ إِن كُنتُمْ صَـٰدِقِينَ

"Et si vous avez des doutes sur ce que Nous avons révélé à Notre serviteur (Mohammed), apportez donc une Sourate semblable à cela, et appelez vos témoins en dehors d'Allah, si vous êtes véridiques."

[Sourate Al-Baqarah : 23]

فَإِن لَّمْ تَفْعَلُوا۟ وَلَن تَفْعَلُوا۟ فَٱتَّقُوا۟ ٱلنَّارَ ٱلَّتِى وَقُودُهَا ٱلنَّاسُ وَٱلْحِجَارَةُ ۖ أُعِدَّتْ لِلْكَـٰفِرِينَ

"Et si vous ne le faites pas, et vous ne le ferez jamais, craignez alors le Feu dont le combustible est les hommes et les pierres, préparé pour les mécréants."

[Sourate Al-Baqarah : 24]

أَمْ يَقُولُونَ افْتَرَاهُ ۖ قُلْ فَأْتُوا بِسُورَةٍ مِثْلِهِ وَادْعُوا مَنِ اسْتَطَعْتُمْ مِنْ دُونِ اللَّهِ إِنْ كُنْتُمْ صَادِقِينَ

"Ou disent-ils : 'Il l'a inventé' ? Dis : 'Apportez donc une Sourate semblable à cela, et appelez qui vous pouvez en dehors d'Allah, si vous êtes véridiques.'"

[Sourate Yunus : 38]

أَمْ يَقُولُونَ ٱفْتَرَىٰهُ ۖ قُلْ فَأْتُوا۟ بِعَشْرِ سُوَرٍۢ مِّثْلِهِۦ مُفْتَرَيَٰتٍۢ وَٱدْعُوا۟ مَنِ ٱسْتَطَعْتُم مِّن دُونِ ٱللَّهِ إِن كُنتُمْ صَٰدِقِينَ

"Ou disent-ils : 'Il l'a inventé' ? Dis : 'Apportez donc dix Sourates semblables à cela, inventées, et appelez qui vous pouvez en dehors d'Allah, si vous êtes véridiques.'"

[Sourate Hud : 13]

Dans une société où les poètes de 'Ukaz jouissaient d’un immense prestige et étaient vénérés pour leur maîtrise du langage, ce défi était proprement révolutionnaire. Malgré leurs talents, de nombreux opposants éminents de Mohammed ﷺ reconnurent que la langue du Coran était quelque chose qu’ils ne pouvaient égaler.

Mais qu’est-ce qui rendait cette langue si extraordinaire ? Quatre caractéristiques distinguaient le Coran de tout ce que les maîtres de 'Ukaz connaissaient :

Qu’est-ce qui rendait la langue du Coran si unique que même les maîtres de 'Ukaz la considéraient comme surnaturelle ?

  • Style unique : le Coran n’entrait dans aucune catégorie littéraire connue. Ce n’était ni de la poésie, ni de la prose, ni de l’éloquence oratoire au sens traditionnel, mais il possédait des éléments des trois dans une combinaison entièrement inédite.
  • Impact psychologique : des récits historiques décrivent comment même les adversaires les plus farouches du Prophète ﷺ, tels que le poète Al-Walid ibn Al-Mughirah, durent reconnaître que les paroles du Coran possédaient “une douceur enchanteresse et une beauté merveilleuse” qui “surpasse toutes les expressions humaines”.
  • Multiples niveaux de sens : les savants islamiques soulignent que les passages du Coran contiennent simultanément plusieurs niveaux de signification, pertinents pour différentes époques, cultures et degrés de connaissance. La multiplicité des strates que renferme le Coran est extrêmement rare.
  • Équilibre parfait : la langue du Coran présente ce que les savants appellent un “équilibre parfait entre beauté et fonctionnalité”. Ni si complexe qu’elle en devient incompréhensible, ni si simple qu’elle en devient banale.

La réaction des maîtres de 'Ukaz

L’impact du Coran sur l’élite poétique d’Arabie fut multiple :

Labid ibn Rabi’ah ﵁, l’un des poètes dont l’oeuvre faisait partie des Mu’allaqat, se convertit à l’Islam après avoir entendu le Coran et n’aurait plus jamais composé de poésie par la suite, déclarant : “Le Coran m’a fait renoncer à la poésie.”

Ka’b ibn Zuhayr ﵁, qui avait d’abord été un adversaire du Prophète ﷺ et l’auteur de vers satiriques à son encontre, se convertit par la suite et écrivit sa célèbre Qasida al-Burda en l’honneur du Prophète ﷺ.

Hassan ibn Thabit ﵁, connu comme “le Poète du Prophète”, mit au service de la défense de l’Islam les talents qu’il avait perfectionnés sur des marchés tels que celui de 'Ukaz, pour répondre aux attaques poétiques dirigées contre lui.

Le marché de 'Ukaz, clé de la compréhension du Coran

Le marché de 'Ukaz était bien plus qu’un phénomène économique ou culturel : il représentait le sommet de l’art du langage dans une société qui vénérait la langue comme peu d’autres cultures dans l’histoire. C’est précisément dans cet environnement de maîtres de la langue arabe et de génies de la poésie que le Coran fit son apparition, avec un usage du langage que même les plus grands maîtres considéraient comme surnaturel. Comprendre 'Ukaz et la tradition poétique qu’il représentait n’est donc pas simplement une question d’intérêt historique ou littéraire. C’est essentiel pour saisir pourquoi la dimension linguistique du Coran est considérée comme une mu’jiza (miracle) : non parce qu’il est simplement beau ou éloquent, mais parce qu’il atteignit un niveau linguistique que même les artisans du verbe les plus redoutés et les plus respectés d’Arabie, ceux-là mêmes qui avaient perfectionné leurs talents sur le marché de 'Ukaz, considéraient comme unique.

Le marché de 'Ukaz, avec ses intenses compétitions poétiques et ses implications sociales profondes, constitue ainsi le cadre indispensable à partir duquel le prodige linguistique du Coran doit être compris, un prodige qui se manifesta dans les coeurs d’un peuple qui vénérait par-dessus tout la puissance du verbe.